| Energie
Des forces inattendues
Des rotors qui se brisent, des transmissions qui se cassent,
des fondations qui se fissurent : le nombre croissant des avaries
subies par les éoliennes ébranlent cette filière
écologique
Il n'y avait pas de signe précurseur, aucun moyen pour
intervenir. Lorsque le vent forcit, le bout de pale se détachait,
brusquement et avec un claquement sec. Le lourd fragment fendait
l'air en tourbillonnant, et les 10 m restants de la pale s'écrasaient
200 mètres plus loin dans un champ situé dans le
canton d'Oldenburg.
Le crash de cette éolienne de 100 m de hauteur, début
novembre dernier, a eu une suite : Alarmé par cet accident,
les services concernés par de telles constructions ont
fait inspecter six éoliennes équipées du
même type de machines et montées dans le même
canton - le résultat en était tellement inquiétant
que le conseiller général Franck Eger (Parti socialiste)
s'est vu obligé de demander vers la mi-juillet l'intervention
du gouvernement du Land de Niedersachsen : il informait Hannover
qu'il aurait dû par précaution et pour garantir la
sécurité, de faire arrêter immédiatement
4 de ces installations. Ce serait déjà le deuxième
incident de ce genre qui se produisait dans son canton, et il
ne serait pas à exclure que des installations utilisant
le même type de machines et montées dans toute l'Allemagne
présenteraient les mêmes dangers. Une expertise aurait
mis à jour "des indices faisant craindre des erreurs
commises lors de leur fabrication, étant donné des
"particularités singulières" observées
autour du point de rupture.
Après le boom des dernières années, les exploitants
des éoliennes comme les experts commencent à se
faire des soucis : apparemment, ces installations ne sont pas
si fiables et leur durée de vie n'est pas si longue qu'affirment
leurs constructeurs. En attendant, des incidents parfois graves
par milliers provoquent la colère de leurs propriétaires
et de leurs assureurs. Rare qu'un engrenage dans la nacelle de
tels moulins, perchée en haut d'une tour résiste
plus de 5 années aux contraintes permanentes. Parfois,
en peu de temps après leur mise en service, apparaissent
déjà des fissures au rotor ou dans les fondations,
et des courts-circuits ou des surchauffes du rotor provoquent
des incendies. Or - ainsi l'ont assuré de nombreux constructeurs
de parcs éoliens - ces engins auraient été
conçus pour fonctionner normalement pendant 20 années.
L'association nationale regroupant tous les assureurs allemands
se plaint du nombre significatif d'engrenages que déjà
il aurait fallu remplacer. Dans un rapport sur le "Potentiel
de dangers technologiques" de ces installations il est signalé
qu' "à côté des générateurs
et des engrenages, les pales aussi subissent des avaries en série".
Les assureurs épinglent des défauts des roulements,
une diminution de la résistance des matériaux et
des fissures présentant des dangers.
Le manque de fiabilité du matériel de certains constructeurs
nuit grandement à cette filière du futur qui pendant
des années allait de records en records de croissance.
Encore fin juillet l'association nationale Windenergie jubilait
: "Les affaires atteignent de nouveaux records." En
2006, l'industrie éolienne allemande aurait bien progressée
de 40 pourcent et elle occupe maintenant 74 000 personnes.
Du reste, la République Fédérale est championne
mondiale de l'énergie éolienne : en attendant, plus
de 19 000 moulins tournent entre Flensburg et Garmisch - plus
que dans n'importe quel autre pays. Le développement de
l'éolien afin de protéger l'environnement était
le projet phare du gouvernement fédéral rouge-vert.
Et encore la Grande Coalition à Berlin est fière
à cause de ce boom puisqu'il démontre combien serait
sérieuse l'Allemagne dans sa lutte contre le changement
climatique. Et maintenant, Sigmar Gabriel (socialiste), ministre
de l'environnement veut encore accélérer cette tendance
grâce à la construction de parcs éoliens off-shore
dans la Mer du Nord et de la Baltique.
Le résultat des subventions est qu'à partir du bricolage
de quelques écologistes fanatiques s'est créée
en peu d'années une branche industrielle qui pèse
des milliards. Puisque les marchands d'électricité
doivent acheter cette énergie à des tarifs imposés,
l'énergie du vent est devenu un commerce lucratif.
C'est précisément cela qui est à l'origine
des ennuis avec les performances techniques : ainsi se plaint
par exemple l'ingénieur Manfred Perkum, récemment
encore expert de l'assureur R+V "que ces dernières
années, de nombreux constructeurs ont mis sur le marché
autant d'installations qu'ils pouvaient, sans prendre le temps
nécessaire pour tester les prototypes."
L'expert bavarois en éoliennes Martin Stöckl parcourt
l'Allemagne en long et en large chaque année sur 80 000
km, et il ne connaît que trop bien les conséquences
typiques résultant de cette manie de construire à
tout prix, mais souvent il ne peut guère aider les exploitants
: A cause de l'énorme demande mondiale, les délais
de livraison ne sont pas seulement importants, mais surtout pour
des pièces de rechange la demande est tellement forte que
parfois l'on n'en peut obtenir qu'avec difficulté. Stöckel
dit : "Pour obtenir un nouveau palier il est parfois nécessaire
d'attendre 18 mois. Alors la machine reste à l'arrêt."
"Chiffre d'affaires au top, mais le service un flop",
titrait le magasine spécialisé 'Erneuerbare Energien"
(Energies Renouvelables) en présentant les résultats
désolants d'une enquête parmi les adhérents
de l'association fédérale Windenergie sur le degré
de leur satisfaction avec les fabricants. Seulement l'entreprise
Enercon d'Aurich obtenait la note "bien". Mais cette
entreprise fabrique les éoliennes à m'exclusion
des paliers - ainsi elle évite de se voir confronté
à une des causes principales des avaries.
Aussi parmi les assureurs qui au début des années
90 se pressaient plein d'espoir pour obtenir des parts de marché,
l'énergie éolienne est aujourd'hui considérée
comme un risque : rien que l'Alliance AG devait intervenir en
2006 dans environ 1000 cas d'avaries. Jan Pohl de l'assureur Allianz
évalue pour les 4000 éoliennes qu'il assure, "qu'un
propriétaire d'éolienne doit s'attendre à
subir une panne tous les 4 ans - sans parler des perturbations
ordinaires ou des pannes non assurées."
Ayant appris la leçon, de nombreux assureurs introduisent
maintenant des clauses de révision dans leurs polices :
Dans certains cas, les propriétaires des éoliennes
doivent s'engager à changer tous les cinq ans les éléments
particulièrement sollicités comme par exemple les
engrenages. Et leur coût se monte facilement à 10
pourcent du coût total de toute l'éolienne - ce qui
dans de nombreux cas rend caduc le calcul de rentabilité
fait par de nombreux investisseurs. Et les assureurs connaissent
les candidats dangereux : "Actuellement, pour 3 à
4000 installations anciennes les polices d'assurance doivent être
renouvelées," signale Holger Martsfeld, Chef des assurances
techniques de la Gothaer, le plus grand assureur d'éoliennes
: "nous savons qu'un grand nombre parmi eux possèdent
des défauts techniques."
Ces défauts peuvent présenter des dangers. Ainsi
- en décembre de l'année dernière, près
de Trèves, les fragments d'une pale qui venait d'éclater
ont atterris sur une route départementale, juste avant
le début de la circulation de pointe ;
- en janvier dernier, deux éoliennes ont été
détruites par le feu près d'Osnabrück et dans
le Havelland. Les pompiers restaient spectateurs - leurs échelles
ne leur permettaient pas d'atteindre les nacelles en feu ;
- dans le même mois, dans le Schleswig-Holstein, un mat
d'éolienne de 70 m de hauteur s'est plié comme un
fétu de paille - à côté d'une autoroute
;
- au mois de mai dans le Brandenburg, les pales d'une éolienne,
situées à une hauteur de 100 mètres se sont
arrachées et les fragments se sont plantés dans
un champ de blé, à côté d'une route.
Dans le centre technique de l'assureur Allianz (AZT) à
München, ces paliers cassés, ces engrenages qui s'effritent
et les pales arrachées provenant de ces épaves sont
soumis à une analyse. L'expert de l'AZT, Erwin Bauer, raconte
: "Les forces qui agissent sur les rotors sont beaucoup plus
importantes qu'attendues au départ." La régularité
du vent n'est hélas pas suffisante. "Le plus souvent
il souffle en rafales, est sujet à des turbulences, et
sa direction n'est pas constante."
Mais au lieu de perfectionner leurs machines, de nombreux fabricants
n'auraient eu que cesse de développer des éoliennes
encore plus grandes. Bauer dit que "Si les éoliennes
plus grandes produisent davantage, elles s'accompagnent aussi
de contraintes encore plus grandes qu'il faut maîtriser."
Et celles-ci concernent même les socles en béton,
constructions pourtant simples d'un point de vue technique : les
vibrations et variations de charge sont la cause de fissures,
de l'eau s'infiltre dans les crevasses, les armatures en acier
commencent à s'oxyder. Un certain nombre d'installations
est concerné par ces problèmes, et il est difficile
d'y remédier. "Il n'est pas possible de regarder dans
le béton pour voir ce que s'y passe," dit Marc Gutermann,
professeur de statique expérimentale à Bremen, "Il
ne sert donc à rien de sceller ces fentes simplement à
la surface."
Cet expert de la construction soupçonne des erreurs de
conception : "Les installations deviennent toujours plus
grandes,"dit-il, "mais le diamètre des mâts
des éoliennes ne peut pas être augmenté puisqu'il
est étroitement limité par les possibilités
de leur transport sur les routes."
Mais les développeurs s'entêtent de vouloir remplacer
des installations plus petites par d'autres toujours plus grandes
puisqu'il n'y a pratiquement plus de place pour mettre de nouvelles
éoliennes. Toutefois de telles réinstallations (repowering)
sur terre mettrait les industriels à l'abri des dangers
des éoliennes off-shore qui jusqu'à présent
n'existent pas encore dans les eaux allemandes. Le ministre Gabriel
compte sur l'installation d'une puissance totale de 25 000 MW
d'ici 2030.
Et pourtant certains constructeurs dans d'autres pays se sont
heurtés aux réalités de la mer et ont connu
des déboires : ainsi en 2004 par exemple, le danois Vestas,
numéro Un sur le marché mondial, était obligé
de changer toutes les turbines d'un parc d'éoliennes off-shore
complet, situé à l'ouest des côtes danoises
puisque ces installation ne résistaient pas aux conditions
locales. En 2005, devant les côtes anglaises, des problèmes
identiques ont apparu.
Pour leur rival allemand ENERCON, le "risque technologique"
serait en principe trop élevé, explique Andreas
Düser, chargé des ventes chez Enercon. Bien que ce
marché serait alléchant, leur entreprise n'aimerait
pas perdre sa réputation en "haute mer".
Vendre autant que se peut
MICHAEL FRÖHNLINGSDORF, SIMON KAISER
Légendes
page 1 : haut
Le 13 janvier après une tempête, près de
Besdorf (Schleswig-Holstein)
page 1 : bas
En juin 2004 après un coup de foudre,
près de Kiel.
page 2 :Graphique Les risques de la hauteur, Evolution des éoliennes
en mètres, Diamètre du cercle décrit par
les pales, Hauteur de l'axe du rotor
page 2 : Tableau Le marché allemand
de l'éolien
Parts de marché des constructeurs en %, 2006
Enercon (Allemagne) 38,4
Vestas (Danemark) 34,6
Repower (Allemagne) 7,6
GE Wind (USA) 5,7
Nordex (Allemagne) 4,8
Page 2 : Photo
Nacelle d'éolienne (2003, lors d'une
exposition)
Vendre autant que se peut
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